Pierre Akendengue, le prix de l’indépendance – Jeune Afrique

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Crise sanitaire, inégalités sociales, désillusions politiques. Le célèbre musicien gabonais a fui la violence du monde pour se réfugier dans le silence du sage et la nuit de la cécité… Mais il n’a pas dit son dernier mot.

Il y a peu de chances de croiser Pierre Claver Akendengue (PCA) à Libreville. La légende vivante de la musique gabonaise et africaine y vit recluse dans sa maison du quartier des Charbonnages. Âgé de 78 ans, mal voyant, il sort peu et accorde rarement des entretiens. Crise sanitaire oblige, PCA a réduit ses engagements. Son dernier concert à Libreville remonte à 2019. Il est vrai qu’il n’a jamais eu de vie sociale trépidante.

Pour lui parler, il faut passer par sa fidèle assistante, qui lui lit ses mails et s’occupe de répondre en son nom aux nombreuses correspondances du chanteur, guitariste et poète. Ne soyez surtout pas pressé, cela peut prendre des jours. Son actualité, ce sont ses proches qui en parlent… Mais en off, car « il n’aime pas que sa famille se mêle de son travail ». Résultat, PCA reste un inconnu, alors que son timbre unique, ses mots et mélodies limpides, des générations d’Africains les connaissent par cœur depuis l’enfance – et peut-être même avant leur naissance, pour ceux dont la mère écoutait et chantait Nandipo ou Awana W’Africa.

Se couper du monde ne suffit pas pour échapper à ses virus. Ainsi Pierre Akendengue a récemment contracté le Covid-19, heureusement sans en développer les symptômes. Ouf, les Gabonais ont eu peur, l’épidémie ayant emporté son « frère » Manu Dibango, décédé en 2020. « Que ton œuvre par ton âme survive longtemps, longtemps, longtemps, soutenue par le souffle divin qui te donna le jour », a-t-il écrit à Manu.

Exigeant 

L’artiste ne vit pas non plus en ermite dans sa maison. Il répète tous les lundis et samedis avec ses musiciens, qu’il y ait ou pas un concert en préparation. Ces répétitions servent aussi à donner consistance à ses idées et à mettre en musique ses compositions. C’est comme ça qu’il fabrique sa musique. C’est ici, aux Charbonnages, que mijote la création qui prendra définitivement forme en studio. La perte d’un sens en développant d’autres, le maître a l’oreille fine. Aucune fausse note ne lui échappe. Il est exigeant. Il n’aime monter sur la scène qu’entouré de ses musiciens.

Son entourage espère monter une tournée avec un orchestre d’une vingtaine de personnes

Cela n’est pas sans conséquences. « C’est ce qui complique l’organisation de ses tournées », confie l’un de ses proches. Imaginez son concert au Japon, en 2010. Il avait fallu transporter, héberger et nourrir une vingtaine de personnes. Or, son public « live » est surtout constitué de fin connaisseurs, amateurs d’une musique épurée et sobre, souvent loin de remplir de grandes salles et, donc de générer beaucoup d’argent. Son entourage espère monter une tournée de plusieurs dates, notamment en Europe, étalées sur deux ou trois mois, avec un orchestre d’une vingtaine de personnes. Mais il faut trouver des promoteurs pour y mettre les moyens financiers.

Un poète « dangereux »

Il est comme ça, PCA. Ce n’est pas un homme d’argent. « S’il l’avait été, il serait milliardaire. Mais je suis convaincu qu’il n’aimerait pas sa vie s’il était riche, assure un membre de sa famille. Il ne garderait pas cet argent pour lui, il s’empresserait de tout redistribuer aux plus démunis ! » Akendengue, c’est l’histoire d’un homme qui n’a jamais abdiqué ses principes. Il a commencé à perdre la vue à l’adolescence. La souffrance de perdre l’un de ses sens forge le caractère. « Ça développe aussi une forme d’empathie un peu surdimensionnée qui le pousse à donner de sa personne », poursuit notre interlocuteur. S’il en avait les moyens, PCA réaliserait son plus grand rêve, celui de bâtir une Maison de la culture pour ses concitoyens.

Une générosité et un souci du partage qui s’entend dans ses chansons, quand il poétise le besoin d’unité et d’amour. Quitte à se faire abuser. Le producteur de l’album Awana W’Africa (1982, Celluloid) avait déclaré avoir perdu les masters (bandes originales) de cet enregistrement. En théorie, on ne pourrait donc pas le rééditer. Pourtant, le disque est toujours en vente en magasin ou sur les plateformes, lesquelles sont régulièrement approvisionnées… Ce qui veut dire que le disque est toujours pressé. Il en est de même s’agissant des droits intellectuels rattachés à d’autres œuvres de l’auteur. Ses proches ne décolèrent pas de cette « spoliation », mais lui ne leur permet pas de s’en mêler.

Son indépendance à l’égard de l’ultra-dominante classe politique a fait de lui un « opposant »

Pierre Claver Akendengue, c’est aussi un chanteur engagé qu’Omar Bongo Ondimba estimait « dangereux ». Peut-être l’ancien président gabonais avait-il raison de se méfier d’un tel parolier. « L’artiste ne doit pas parler pour ne rien dire. L’art est un instrument d’émancipation, voire de libération. Aussi, les deux charges qui fondent l’œuvre d’art sont : le service de la vérité, la quête de la liberté qui est lutte constante contre l’oppression sous toutes ses formes », expliquait l’artiste à Jeune Afrique.

Icône de la culture mondiale

L’indépendance affichée à l’égard de l’ultra-dominante classe politique a fait de ce poète nanti d’un doctorat en psychologie un « opposant », alors qu’il n’a jamais publiquement pris parti pour un candidat ni fait de sacrifice au culte de la personnalité de qui que ce soit. Républicain, PCA a chanté à plusieurs reprises au Palais du bord de mer à l’occasion de la fête nationale du 17 août. « Mais souvent à la demande de chef d’État étrangers qui ne connaissent de la musique gabonaise que celle d’Akendengue », précise un proche. Avec 21 albums et quelques « singles », depuis Nandipo, paru en 1974, à La Couleur de l’Afrique, sorti en 2018, son talent est reconnu de par le monde.

En 2015, il figurait parmi les seize portraits d’icônes de la culture mondiale, conçus par l’artiste Fabrizio Ruggiero lors d’une exposition mémorable au siège de l’Organisation des Nations unies à New York sous le thème « Le pouvoir transformateur de l’art ». Pourant, PCA n’a reçu aucune distinction honorifique dans son propre pays. Pas une rue, pas un square qui porte son nom. Alors que, de son vivant, Akendengue est déjà un immortel du patrimoine culturel gabonais et africain.

« PCA, aujourd’hui ma seule crainte est que tu partes sans avoir transmis tout ce que tu dois transmettre, sans avoir dit tout ce que tu dois nous dire et nous enseigner […], s’est d’ailleurs alarmée la bloggeuse et slameuse Naelle Nanda dans un hommage. Je réalise que nous ne faisons pas assez pour te célébrer ou, du moins, pour célébrer ton art, alors que nous avons la grâce de t’avoir encore avec nous. Certains l’ont certes fait au travers d’œuvres littéraires, théâtrales. Mais permettez-moi de nous dire que ce n’est pas assez ! » Il est encore temps de profiter de ce que cet immense artiste est en capacité de donner.

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